Formation professionnelle : les indépendants, grands oubliés de la réforme ?

Posted yves INFO

La réforme de la formation professionnelle est un enjeu majeur. Seuls 36% des adultes en France bénéficient chaque année d’une formation (contre 53% en Allemagne, et plus de 60% dans les pays nordiques). La situation est alarmante et pourrait s’aggraver encore si cette réforme ne tient pas compte du million de travailleurs indépendants qui participent chaque jour à la production des richesses de notre pays. Par Guillaume Cairou, président du groupe Didaxis-Hiworkers, auteur de « Tous indépendants : réinventons le travail » au Cherche Midi (2017).
Le monde se transforme. Bousculées par la mondialisation et le développement fulgurant des nouvelles technologies, les économies doivent s’adapter. Vite. Très vite. Des secteurs économiques émergent. D’autres plongent. Des métiers disparaissent. D’autres apparaissent. Des mouvements qui, au fond, sont l’essence même de la vie.

Mais ce n’est pas parce que l’intelligence artificielle, le deep learning ou encore la blockchain, entre autres innovations, débarquent en force dans les stratégies des entreprises et des organisations publiques qu’il faudra un jour se passer des femmes et des hommes qui jusqu’ici en assurent la bonne marche. Bien au contraire. Il n’est en effet pas question que ces nouveaux outils à la disposition des dirigeants d’entreprise et des directeurs d’administration sonnent le glas des compétences humaines.

C’est la raison pour laquelle la réforme de la formation professionnelle, actuellement en préparation, est un enjeu majeur.

Elle est doit être une réussite. Pour deux raisons essentielles. La première : elle est la condition sine qua non à une baisse rapide et massive du chômage à court terme, en faisant enfin coïncider l’offre et la demande sur le marché du travail. Trop de métiers sont en tension, faute de candidats à l’embauche. C’est inadmissible lorsque l’on sait que près de six millions de personnes sont actuellement inscrites à Pôle emploi.

La seconde, elle conditionne l’avenir de l’économie française. Si ses compétences ne montent pas en gamme, si elles ne s’adaptent pas aux exigences du XXIe siècle, nos espoirs de conserver notre rang en matière de compétitivité seront vains.

Un système qui n’incite pas à investir dans la formation
Dans ce contexte, les responsabilités pesant sur les partenaires sociaux – syndicats de salariés et patronat – qui ont eu à plancher sur ce sujet et sur le gouvernement sont très lourdes. Aujourd’hui, notre système de formation professionnelle, dont le coût annuel dépasse les 32 milliards d’euros, souffre de nombreux défauts dont l’origine est bien souvent structurelle.

En effet, fondée sur des mécanismes de prescription et d’intermédiation qui ont été établis à la fin des Trente glorieuses, et trop peu souvent actualisés, la formation professionnelle à la française est un dispositif totalement opaque, en raison du maquis d’organismes de formation et d’intermédiaires dont l’efficacité est régulièrement dénoncée par la Cour des comptes, de l’illisibilité des critères de prises en charge et de l’utilisation baroque du Compte personnel de formation (CPF).

Conséquence de cette architecture désormais défaillante, notre système n’incite pas la majorité des demandeurs d’emploi, des salariés, et des employeurs, à investir dans la formation, comme si on avait fait le plein de savoirs sur les bancs de l’école. Il ne permet pas de faire progresser les compétences professionnelles. Alors que le monde avance, que de nouvelles technologies apparaissent tous les jours, c’est un petit peu comme si les industriels continuaient à se servir uniquement d’un tournevis et d’une clé à molette pour résoudre leurs problèmes techniques…

Autre défaut, il ne permet pas à ceux qui en bénéficient de gagner en autonomie, d’acquérir des compétences transverses ou d’être plus mobiles. Résultat, selon une étude menée en 2017 par la Fédération de la formation professionnelle (FFP) avec le cabinet Roland Berger, seuls 36% des adultes en France bénéficient chaque année d’une formation. À titre de comparaison, ce pourcentage grimpe à 53% en Allemagne et dépasse les 60% dans les pays nordiques.

Le CPF doit être élargi à l’ensemble des actifs
La situation est alarmante. Mais elle pourrait s’avérer plus grave encore si cette réforme ne tient pas compte du million de travailleurs indépendants qui participent chaque jour à la production des richesses de notre pays. Un secteur qui offre une véritable bouffé d’oxygène au marché du travail, les emplois atypiques (portage salarial, plateformes, contrats courts, temps partagés…) représentant 80% des nouveaux emplois créés depuis trois ans en France et en Europe. Or, il semble qu’il n’y ait pas la volonté de prendre en compte ces acteurs désormais majeurs de notre économie. La réforme devrait malheureusement continuer à se concentrer sur les salariés, laissant sur le bord du chemin les indépendants. En privilégiant les uns et en délaissant les autres, il est fait fi des mutations du marché du travail et plus globalement de notre société. C’est un gâchis énorme si l’on songe aux avantages que notre économie pourrait retirer s’il existait de véritables passerelles, accessibles à tous, entre le monde du salariat et le travail indépendant.

En attendant de connaître avec précision le contenu du projet de loi sur l’apprentissage – cette partie est déjà connue – et la formation professionnelle qui sera présenté en avril en Conseil des ministres, voici quelques réflexions qu’il me semble nécessaire de livrer pour participer à la réussite de cette réforme qui, par ailleurs, devra nécessairement faire un point sur le rôle des partenaires sociaux. En effet, une réforme ratée, ou tiède, donnerait du grain à moudre à ceux qui voient le paritarisme comme une sorte de parasitisme. Faut-il rappeler que notre système de formation professionnelle a connu quatre réformes en dix ans, sans que les efforts de rationalisation nécessaires aient été produits ?

Pour que ce nouveau texte aboutisse à des mesures permettant enfin de relever la fluidité et la transparence du système, d’anticiper les besoins de formation des salariés des TPE-PME, de relever les compétences professionnelles de la main d’œuvre française, il me semble donc impératif – vous l’aurez compris – que cette réforme ait une portée universelle et ne concerne pas seulement les salariés. Le CPF doit être élargi à l’ensemble des actifs pour améliorer l’employabilité de tous, au nom de l’intérêt général.

Dans un souci de lisibilité et d’efficacité du système, il me semblerait judicieux de diminuer le nombre d’acteurs et intermédiaires de la formation professionnelle pour simplifier la relation entre les individus et les donneurs d’ordres en ayant bien en tête que chaque individu est un employeur en puissance et qu’à ce titre, il puisse recevoir la formation idoine.

Il faut réévaluer les critères de prise en charge, via par exemple la suppression du critère d’heures et sa substitution par un crédit en euros sonnants et trébuchants.

Je propose aussi la certification des organismes de formation par une agence indépendante et une montée en puissance du conseil en évolution professionnelle.

Je plaide également pour la création d’un système de péréquation pour accompagner les branches ne disposant pas des ressources suffisantes. Aucun secteur ne doit rester sur le bord du chemin.

Moins de théorie, plus de pratique
Je milite enfin pour une révolution des méthodes pédagogiques. Trop d’innovations technologiques sont apparues dans ce domaine au cours de ces dernières années pour que l’on se cantonne encore à des cours magistraux où l’interactivité est nulle et le passage de la théorie à la pratique inexistant. Citons les Serious-game, le Mobile-learning, les Massive open online course (MOOC) ou Formations en ligne ouvertes à tous (FLOT), les Small private online course (SPOC) qui sont des cours en ligne privés en petit groupe, les Fablab qui encouragent le « do it Yourself » , l’apprentissage par les pairs (peer-2-peer learning)… Espérons qu’une partie des 15 milliards d’euros issus du Grand plan d’investissement que le gouvernement entend fléchés d’ici 2022 vers la formation professionnelle des demandeurs d’emploi et des jeunes peu qualifiés sera consacrée à ce chantier de modernisation.

Lors de la campagne présidentielle, Emmanuel Macron a déclaré que la formation professionnelle était « la mère des batailles », le levier indispensable à la reprise économique et à la croissance durable de notre pays. Il avait raison. Il a désormais toutes les cartes en main pour la remporter, à condition de ne pas laisser les indépendants sur le bas-côté.